Votre cabinet fonctionne de plus en plus sur des plateformes tierces. Le gain d'efficacité est réel, mais il s'accompagne d'une dépendance qui doit être gérée explicitement. Six questions pour en prendre la mesure.
En quelques années, la pratique des cabinets s'est profondément transformée. Depuis le 1er janvier 2026, la facturation entre entreprises assujetties s'effectue sous forme électronique structurée, en règle générale via le réseau Peppol. L'e-reporting figure à l'agenda européen et belge. À cela s'ajoute que la plupart des cabinets recourent aujourd'hui à des services en nuage pour l'échange de documents avec leurs clients, pour la comptabilité, pour le traitement salarial et pour le suivi des obligations fiscales.
Le bénéfice est tangible : moins de manipulations, des délais raccourcis, une meilleure traçabilité. Mais un déplacement de fond s'opère en parallèle. Là où les dossiers se trouvaient autrefois physiquement au cabinet ou sur ses propres serveurs, ils reposent désormais en grande partie chez des prestataires externes. La disponibilité de vos dossiers — et donc votre capacité à respecter vos obligations légales et déontologiques — dépend dès lors de la continuité de tiers.
Ce risque n'a rien de théorique. Les éditeurs de logiciels sont rachetés, réorientent leur stratégie produit, mettent fin à un service ou cessent d'exister. Pour un cabinet qui a bâti l'intégralité de son flux documentaire sur une seule plateforme, il ne s'agit pas d'un incident informatique mais d'un problème opérationnel de premier ordre.
Alors que se déroule le premier exercice complet de facturation électronique obligatoire, le moment est propice pour cartographier cette dépendance une bonne fois pour toutes.
Un marché qui se resserre
L'enquête menée par l'ITAA auprès de ses membres, qui a recueilli 1 642 réponses, montre qu'un nombre restreint de fournisseurs dessert une très large part du marché des logiciels comptables et de gestion de cabinet. Cette concentration s'est accentuée ces dernières années, notamment par voie d'acquisitions.
La concentration a des effets sur les prix et sur la marge de négociation. Elle en a un autre, moins commenté : moins il existe d'alternatives, plus il est lourd de conséquences qu'un fournisseur disparaisse ou modifie unilatéralement ses conditions. Concentration et dépendance sont les deux faces d'un même mouvement.
L'ITAA invite dès lors ses membres à ne plus traiter la dépendance numérique comme une simple question technique, mais comme une composante de la gestion des risques du cabinet — au même titre que la concentration de la clientèle, le remplacement d'un associé ou les conséquences d'une absence prolongée.
Externaliser l'infrastructure n'est pas externaliser la responsabilité
Le principe est simple, mais rarement formulé explicitement : vous pouvez externaliser le stockage et le traitement des données, vous n'externalisez pas pour autant votre responsabilité.
L'obligation légale de conservation incombe à l'entreprise et, pour les pièces que vous détenez, à votre cabinet. Le secret professionnel demeure intégralement applicable, y compris lorsque les données se trouvent physiquement chez un sous-traitant. L'obligation de transmettre un dossier client à un confrère à première demande subsiste, quelle que soit la plateforme sur laquelle ce dossier réside. Et lorsque l'administration procède à un contrôle, « la plateforme n'est plus disponible » ne constitue pas une réponse.
Êtes-vous en mesure, aujourd'hui et sans le concours de votre fournisseur, de disposer de vos propres données ?
Si la réponse n'est pas un oui certain, le point mérite votre attention.
Six questions que chaque cabinet peut se poser
Pouvez-vous exporter — et qu'obtenez-vous alors ?
Une fonction d'export ne constitue pas une garantie. C'est le format qui est déterminant. Un déversement de PDF dépourvu de métadonnées, sans lien avec l'enregistrement comptable et sans arborescence cohérente est techniquement un export, mais reste inexploitable en pratique lors d'une migration. Faites l'essai une fois pour de bon, sur un dossier réel, et jugez sur pièces.
À qui appartiennent les données ?
Vérifiez ce que prévoient les conditions générales. Distinguez à cet égard les données elles-mêmes de la structure, de l'enrichissement ou de l'indexation ajoutés par la plateforme. Un fournisseur peut vous reconnaître la propriété des données tout en revendiquant celle de la couche qu'il a construite autour.
Que prévoit le contrat en cas de résiliation ?
Examinez s'il existe un préavis, si une fenêtre d'export subsiste après la fin du contrat, quelle en est la durée et si elle donne lieu à facturation. Vérifiez également ce qui se produit en cas de défaut de paiement : certaines conditions prévoient une suspension immédiate de l'accès. Pour les services critiques, il est utile d'examiner la faisabilité d'un mécanisme d'entiercement (escrow) ou d'un dispositif de continuité.
Disposez-vous vous-même d'une copie ?
Les délais de conservation applicables varient selon la nature des pièces et la législation qui leur est applicable, et atteignent quinze, voire vingt-cinq ans pour certaines catégories. Rares sont les contrats logiciels offrant des garanties sur un tel horizon. La question n'est donc pas de savoir si la plateforme conserve les pièces, mais si vous disposez en outre d'une copie conservée et lisible, indépendamment de cette plateforme. Tenez compte à cet égard de l'exigence d'un accès garanti, y compris lorsque les données sont hébergées dans le nuage.
Le secret professionnel est-il couvert contractuellement ?
Assurez-vous qu'un contrat de sous-traitance a été conclu, identifiez les sous-traitants ultérieurs auxquels le fournisseur recourt, le lieu d'hébergement des données et ce que le contrat prévoit quant à l'accès de tiers. Le secret professionnel n'est pas une clause contractuelle mais une obligation légale ; votre convention avec le fournisseur doit pouvoir la porter.
La dépendance numérique figure-t-elle dans votre plan de continuité ?
Recensez les applications critiques pour votre activité et déterminez ce qui se passerait concrètement si l'une d'elles était indisponible pendant deux semaines. Établissez, pour chacune, s'il existe une alternative réaliste et ce qu'une migration coûterait en temps et en moyens. Remplacer un fournisseur est rarement l'affaire de quelques jours.
Ce que fait l'ITAA
L'ITAA suit activement les évolutions du marché des logiciels comptables et de gestion de cabinet et continue d'en documenter les effets, liés à la concentration croissante, sur la profession.
L'Institut plaide de manière constante en faveur des normes ouvertes et de l'interopérabilité — Peppol en est une bonne illustration — parce qu'elles réduisent structurellement les coûts de migration pour les cabinets et maintiennent le marché accessible à de nouveaux acteurs. L'ITAA porte par ailleurs son attention sur les conditions contractuelles auxquelles les cabinets sont confrontés et poursuit le dialogue avec les autorités concernées quant à la disponibilité et à la fiabilité des plateformes numériques dont la profession dépend.
En conclusion
La numérisation n'est pas un risque. Une dépendance non maîtrisée en est un. Ce qui sépare les deux tient à un nombre limité de questions que vous pouvez poser à tête reposée — et que vous préférerez ne pas poser pour la première fois le jour où la réponse devient urgente.
L'ITAA recommande à ses membres de mener cet exercice dans les mois à venir pour les applications critiques de leur cabinet, et de prendre les mesures nécessaires si besoin.
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