Plus de la moitié des répondants perçoivent le marché logiciel de la profession comme fortement, voire très fortement concentré. C'est le constat le plus net d'une vaste enquête menée par l'ITAA auprès de 1.642 consœurs et confrères sur l'utilisation des logiciels, tant au sein des cabinets que chez leurs clients. Les chiffres confirment ce qui se dit depuis longtemps : les outils sur lesquels la profession s'appuie au quotidien passent aux mains d'un nombre toujours plus restreint d'acteurs. L'heure est à un état des lieux honnête, et à une position claire.
L'enquête en chiffres
Une image représentative de la profession
1.642 consœurs et confrères ont complété l'enquête : 992 en néerlandais, 650 en français. Le panel reflète bien la profession : majoritairement des titulaires (79 %), avec un poids important des cabinets unipersonnels et des petits cabinets (près des trois quarts comptent dix collaborateurs ou moins). La voix des plus petites structures pèse donc lourd ; précisément les cabinets qui disposent de la plus faible marge de négociation face à leurs fournisseurs.
Deux pôles se dessinent
Côté cabinet, le tableau est nettement concentré. En post-accounting et reporting, une seule solution atteint 71 %, la plus forte pénétration mono-fournisseur de toute l'enquête. Pour les déclarations fiscales, une position dominante se dégage également (69 %). En gestion de cabinet et en AML/KYC, un duo de solutions forme un duopole de fait.
Derrière ces produits se profilent deux grands groupes. L'un s'est constitué, par voie d'acquisitions, une position intégrée couvrant le reporting, la gestion de cabinet, l'AML/KYC et la comptabilité ; l'autre occupe une position de leader marquée en fiscalité et en compliance. Ensemble, ils sont le plus souvent désignés par les répondants comme les acteurs présentant le risque de dépendance le plus élevé.
Côté client, le paysage est nettement plus fragmenté : aucune solution comptable n'y franchit la barre des 50 %. Une exception retient l'attention : la facturation électronique, où un seul acteur rassemble près de 60 % des mentions, un segment qui, sous l'effet de l'obligation entrée en vigueur en janvier 2026, croît à vive allure.
Pourquoi la profession est concernée
Le logiciel n'est pas un outil, mais une infrastructure
L'expert-comptable ou le conseiller fiscal n'est pas un simple acheteur de logiciels. Nos membres assument des responsabilités légales en matière de comptabilité, de fiscalité, de législation anti-blanchiment et de reporting. Le logiciel avec lequel ils travaillent constitue l'infrastructure sur laquelle ces missions sont exécutées. Lorsqu'un nombre restreint de fournisseurs assure simultanément la comptabilité, la gestion des clients, les procédures AML et le reporting final, naît une dépendance qui pèse à plusieurs niveaux à la fois : sur la tarification des prestations que le cabinet sous-traite, sur la portabilité des données, sur la pression à l'innovation et sur la continuité des produits.
Une dimension dépasse en outre le cabinet lui-même : les données du client. À mesure que les opérateurs technologiques gèrent une part croissante des flux de données comptables et fiscales, le contrôle effectif de ces données se déplace du professionnel vers le fournisseur. Or c'est précisément le professionnel qui garantit, en vertu de ses obligations déontologiques, la confidentialité, l'intégrité et la disponibilité de ces données, et qui permet au client de changer librement de fournisseur. Défendre ce rôle n'est pas, pour l'ITAA, un point secondaire.
La position de l'ITAA
Pas contre la consolidation, mais pour sa maîtrise
Soyons clairs : l'ITAA ne combat pas la consolidation en tant que telle. Une partie de celle-ci relève d'une évolution internationale et structurelle qui présente aussi des avantages : effet d'échelle, intégration, développement continu. Notre préoccupation porte sur deux de ses conséquences concrètes : l'incidence de la concentration du capital sur le prix des prestations technologiques que les cabinets sous-traitent, et l'emprise que les opérateurs technologiques acquièrent sur les données de nos clients, sans offrir les garanties que le professionnel, lui, apporte en matière d'indépendance et de libre choix.
Les conséquences ne sont d'ailleurs pas les mêmes pour tous. Ce sont précisément les plus petites structures qui disposent de la plus faible marge pour absorber une migration. La concentration technologique menace d'affaiblir leur position et d'élargir la fracture numérique au sein de la profession ; alors que les politiques publiques devraient viser l'inverse.
Bon réflexe
Abordez le choix de vos fournisseurs avec la même attention que toute autre décision stratégique de votre cabinet. Pour chaque outil, posez-vous la question : quelle est la portabilité de mes données, dans quels formats puis-je les exporter, et quelles possibilités de sortie mon contrat prévoit-il ? La direction que prendra ce marché dépendra de milliers de choix individuels, dont le vôtre.
Ce que nous faisons
L'ITAA fait activement valoir ces constats dans son dialogue avec les autorités, les régulateurs et les instances de concurrence concernés. Nous plaidons pour un cadre réglementaire qui tienne explicitement compte de l'interopérabilité, des standards ouverts et de possibilités de sortie réalistes pour les utilisateurs : non pas des détails techniques, mais des garanties fondamentales pour un marché sain. Et nous continuons d'investir dans le travail de fond sur la qualité des logiciels, le fonctionnement du marché et l'interopérabilité, avec un seul objectif : une profession en voie de numérisation où chaque cabinet, quelle que soit sa taille, peut continuer à travailler de manière libre et indépendante.